Les droits de douane étasuniens frappent durement l'Amérique latine, mais la réponse politique de la Chine pourrait avoir encore plus d'importance
Les droits de douane imposés par les États-Unis ont fortement affecté les économies latino-américaines, en particulier celles du Mexique, du Brésil et des pays d'Amérique centrale, qui sont confrontés à des taux de droits effectifs élevés. Cependant, Liliana Rojas-Suarez et Ignacio Albe soulignent que la réponse politique de la Chine représente un risque encore plus grand, en particulier pour les pays d'Amérique du Sud qui dépendent des exportations de matières premières vers la Chine. Un ralentissement de la demande chinoise pourrait considérablement freiner la croissance régionale et faire chuter les prix des matières premières. Les auteurs analysent les taux tarifaires et les exemptions, la nature des relations de la région avec la Chine et les États-Unis, ainsi que le double défi auquel l'Amérique latine est confrontée découlant des perturbations commerciales directes causées par les États-Unis, et des répercussions indirectes de l'évolution de l'économie chinoise dans un contexte d'incertitude mondiale.
Si les tarifs douaniers étasuniens ont un impact direct sur les économies latino-américaines, le véritable risque réside peut-être dans la réponse politique de la Chine à ces droits de douane, en particulier pour les pays qui dépendent fortement des exportations de matières premières.
Les annonces tarifaires des États-Unis à l'égard de tous leurs partenaires commerciaux ont été très mouvementées. L'administration a annoncé de nouveaux droits de douane très élevés visant à pénaliser les pays avec lesquels les États-Unis affichent d'importants déficits bilatéraux. Ces droits ont été suspendus le 9 avril pour une période de 90 jours, tout en maintenant un seuil minimal de 10 % pour tous les pays (droits de douane universels), à l'exception de la Chine, du Canada et du Mexique. Les droits de douane sur la Chine ont d'abord été portés à 125 %, puis temporairement réduits à 10 % le 12 mai, une modification valable pour 90 jours. Outre les droits de douane pour chaque pays, des droits de douane sectoriels visant des produits particuliers, notamment l'acier, l'aluminium, les automobiles et les pièces automobiles, ont été annoncés et relevés au fil du temps.
Les différends juridiques ont accru l'incertitude entourant les droits de douane. Un tribunal a ordonné leur suppression, mais le même jour, une cour d'appel a accordé au gouvernement le droit de se pourvoir devant la Cour suprême. Ces va-et-vient ont accru l'imprévisibilité de l'issue finale de la question des droits de douane.
Tous les pays d'Amérique latine sont touchés par les droits de douane universels, malgré les excédents commerciaux bilatéraux des États-Unis avec la région (à l'exclusion du Mexique) depuis 2010 (voir le graphique 1).
Parmi les pays d'Amérique latine, le Mexique (et le Canada) a été particulièrement visé par l'administration étasunienne, qui a imposé des « droits de douane sur le fentanyl » de 25 %, justifiant cette mesure par les flux transfrontaliers illégaux de fentanyl. Cela signifie-t-il que le Mexique est effectivement soumis à des droits de douane beaucoup plus élevés que les autres pays d'Amérique latine ? Pas nécessairement, comme nous l'expliquons ci-dessous.
La distinction entre les droits de douane effectifs et les taux annoncés
Pour déterminer quels pays d'Amérique latine et des Caraïbes sont les plus touchés par les hausses tarifaires, il est essentiel de prendre en considération la liste des marchandises exemptées de ces droits. Les droits annoncés ne reflètent généralement pas avec précision les taux de droit effectifs (TDE), car les annonces tarifaires réciproques s'accompagnent souvent de listes de marchandises exemptées et d'autres droits spéciaux. Outre le fait qu'il soit soumis aux droits de douane sur le fentanyl, le Mexique se distingue des autres économies latino-américaines par le fait que les marchandises incluses dans l'Accord commercial entre le Canada, les États-Unis et le Mexique (ACEUM) sont exemptées. Cela inclut certains produits en acier et en aluminium.
Si l'on tient compte de toutes les exceptions et des tarifs spéciaux, nous pouvons estimer le taux de droit effectif auquel sont soumis tous les pays. À cette fin, nous utilisons des données commerciales détaillées au niveau des produits (code à 10 chiffres), conformément au tarif douanier harmonisé des États-Unis. En associant chaque code produit aux informations les plus récentes indiquant s'il est soumis à un tarif douanier ou exempté, nous pouvons estimer le taux de droit effectif. Le Centre pour le développement mondial a développé un outil de suivi qui met régulièrement à jour notre estimation du taux de droit effectif pour tous les pays du monde à mesure que de nouveaux tarifs douaniers sont annoncés.
Au moment de la rédaction du présent rapport, à l’exception du Mexique, les droits universels annoncés pour l'Amérique latine restaient fixés à 10 %. Les droits sur l'acier et l'aluminium s'élevaient à 50 % et ceux sur les pièces automobiles à 25 %. Les taux de droits effectifs pour tous les pays d'Amérique latine sont présentés dans le tableau 1. Des détails sur la méthodologie utilisée figurent dans l'outil de suivi.
Plusieurs conclusions importantes peuvent être tirées.
Premièrement, bien que très élevé, le taux de droit effectif du Mexique est nettement inférieur au taux de 25 % des « droits de douane sur le fentanyl ». Cela s'explique principalement par le fait que près de la moitié des marchandises exportées par le Mexique vers les États-Unis sont conformes à l'Accord Canada-États-Unis-Mexique et sont donc exemptées des droits de douane.
Deuxièmement, avec le Mexique, le Brésil et la plupart des pays d'Amérique centrale sont les plus durement touchés, avec des taux de droits effectifs supérieurs à 10 %. Bien que près d’un tiers des exportations de marchandises du Brésil vers les États-Unis soient exemptées de droits de douane, le taux de droit effectif élevé s'explique par les importantes exportations d'acier du pays vers les États-Unis. Il existe quelques exceptions tarifaires pour les marchandises exportées par le Honduras, le Nicaragua, la République dominicaine, El Salvador et le Guatemala. Toutefois, leurs exportations d’acier (El Salvador et République dominicaine), d'aluminium (El Salvador et République dominicaine) et de pièces automobiles (El Salvador, Honduras, République dominicaine, Guatemala et, en particulier, Nicaragua) font passer leur taux de droit effectif au-dessus des 10 %.
Troisièmement, le Mexique et les pays d'Amérique centrale (y compris le Costa Rica et Haïti) ont non seulement les droits de douane effectifs les plus élevés, mais aussi la plus grande part de leurs exportations destinées aux États-Unis parmi les pays de la région, ce qui en fait clairement les pays les plus touchés.
Quatrièmement, les autres pays d'Amérique latine et des Caraïbes sont soumis à un taux de droit effectif inférieur à 10 %, principalement en raison d'exemptions. Par exemple, la Bolivie, l'Équateur, la Colombie et le Chili bénéficient de droits effectifs plus bas grâce à leurs exportations d’étain (Bolivie), de pétrole (Équateur et Colombie) et de cuivre (Chili). En outre, le Guyana et le Venezuela sont soumis aux nouveaux droits effectifs les plus bas parmi les pays d'Amérique latine. Cela s'explique par le fait que près de 90 % et 95 % des exportations du Guyana et du Venezuela (respectivement) vers les États-Unis sont constituées de pétrole, qui est exempté de droits.
Ainsi, dans l'ensemble, la situation est mitigée. L'Amérique latine compte certains des pays où les droits de douane effectifs sont les plus élevés au monde (Honduras et Mexique) et certains où ils sont les plus bas (Guyana et Venezuela). De plus, dans de nombreux pays d'Amérique du Sud, la part des exportations destinées aux États-Unis en pourcentage des exportations totales n’est pas très élevée (moins de 10 % en Bolivie, en Argentine et au Paraguay), ce qui atténue les effets directs des droits de douane dans ces pays.
Au-delà des droits de douane directs : l'effet « Chine »
Cependant, les effets directs ne reflètent pas toute la réalité. Les pays seront également touchés indirectement par les droits de douane si ces mesures entraînent des pertes importantes en termes de croissance du PIB chez leurs principaux partenaires commerciaux. C'est le cas de la Chine. Si les États-Unis ont toujours été le premier partenaire commercial du Mexique, de l'Amérique centrale et des Caraïbes, ce n'est plus le cas pour l'Amérique du Sud. Au cours des 25 dernières années, l'augmentation des flux commerciaux et d’investissement entre l'Amérique du Sud et la Chine a fait de cette dernière le principal partenaire commercial de la plupart des pays sud-américains. En 2024, la Chine représentait environ 28 % des exportations totales de l'Amérique du Sud, dépassant la part des États-Unis qui est de 16 % (voir le graphique 2). Cette évolution montre que les développements en Chine ont un effet significatif sur la sous-région.
Les minéraux, les métaux et les produits énergétiques sont les principales exportations de l'Amérique du Sud, et la Chine est la principale destination de ces matières premières. Par exemple, en 2023, la Chine a consommé plus de 50 % des exportations de minéraux non précieux du Chili. De même, en 2024, la Chine était la principale destination des exportations minières des provinces du nord-ouest de l'Argentine, captant 44,9 % du total des exportations au cours des 11 premiers mois de l'année.
Un ralentissement significatif de l'économie chinoise entraînerait probablement une baisse de sa demande pour ces matières premières, ce qui pourrait en faire baisser les prix et avoir des effets négatifs sur les économies sud-américaines.
Quelle est la probabilité d’un ralentissement sévère en Chine ? Les nouveaux droits de douane imposés par les États-Unis à la Chine restent très élevés. Selon nos estimations, le nouveau taux de droit effectif s'élève actuellement à 32,2 %, soit le plus élevé au monde. Toutefois, compte tenu de l'incertitude qui entoure l'évolution des droits de douane, il n'est pas possible de déterminer leur impact général sur la croissance chinoise. Il est toutefois clair que sans une réponse politique adéquate, le ralentissement de la Chine pourrait être important, comme le prévoit le Fonds monétaire international.
La capacité de la Chine à en atténuer l'impact économique dépendra de sa capacité à mettre en œuvre des politiques budgétaires et monétaires contracycliques. Sur le plan budgétaire, la Chine a déjà augmenté son déficit budgétaire de 3 % à 4 % du PIB, mais elle n'a annoncé aucune mesure de relance budgétaire substantielle visant à soutenir la croissance. La Chine doit éviter d’aggraver les inquiétudes concernant la viabilité de sa dette, dont le ratio par rapport au PIB atteint déjà 100 %. Pour être efficaces, les mesures budgétaires devront s’accompagner de réformes structurelles visant à réduire la forte dépendance des autorités locales à l'égard des ventes foncières et de l'accumulation de la dette.
Sur le plan monétaire, la Banque populaire de Chine pourrait réduire ses taux d'intérêt afin de soutenir l'économie. Mais les autorités sont confrontées à un problème : les banques locales enregistrent déjà des marges très faibles en raison des pressions exercées précédemment par le gouvernement pour qu'elles baissent leurs taux de prêt en réponse aux problèmes du marché immobilier, liés à l'endettement excessif des promoteurs. La faiblesse des marges réduit la rentabilité des banques et met en péril leur stabilité financière. Il est donc nécessaire de résoudre la crise immobilière afin de donner à la Banque populaire de Chine la marge de manœuvre nécessaire pour mener des politiques monétaires contracycliques.
L'évolution du paysage commercial mondial place l’Amérique latine devant un double défi : un risque direct découlant des droits de douane étasuniens et une vulnérabilité indirecte aux mesures publiques prises par la Chine en réponse à ces droits. Si les taux d'intérêt retiennent l'attention, le risque le plus sérieux réside dans l'interaction de ces dynamiques, en particulier pour les pays fortement dépendants des exportations de matières premières ou de la production destinée aux États-Unis. Les décideurs politiques de la région doivent regarder au-delà des données commerciales bilatérales et se préparer à des répercussions plus larges, notamment celles liées à la trajectoire de croissance et aux choix macroéconomiques de la Chine. Dans une économie mondiale de plus en plus incertaine, la vigilance et la capacité d'adaptation seront essentielles pour maintenir la stabilité et la croissance.
Cet article est une mise à jour d'un article initialement publié par le Centre pour le développement mondial et republié par l'Institut international du développement durable avec l'autorisation de l'organisation.
Liliana Rojas-Suarez est directrice de l'Initiative latino-américaine au Centre pour le développement mondial, et Ignacio Albe est assistant de programme pour le Centre Adrienne Arsht pour l'Amérique latine à l'Atlantic Council.
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