Ce que la crise du détroit d’Ormuz nous enseigne sur la vulnérabilité stratégique de l’agriculture
La fermeture du détroit d’Ormuz a interrompu 30 % du commerce mondial d’engrais, provoquant un choc des prix et soulevant des questions urgentes sur la fragilité des systèmes alimentaires. Darcie Doan explique ce que cette crise révèle de notre dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement volatiles et pourquoi elle pourrait marquer un tournant vers une utilisation plus rationnelle de l’azote et une résilience à long terme.
Environ 30 % des engrais commercialisés à l’échelle mondiale sont bloqués derrière le détroit d’Ormuz depuis que les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont déclenché un blocus militaire à la fin de février. Plusieurs mois plus tard, le choc des prix qui en résulte ravive une question que le monde ne s’était pas posée depuis plus d’un siècle : que se passe-t-il lorsque les matières premières qui nourrissent la planète transitent par un point d’étranglement stratégique?
Dans un discours marquant prononcé en 1898, le chimiste Sir William Crookes avertissait ses collègues scientifiques que l’accès au nitrate importé pourrait être interrompu en cas de conflit, avec des conséquences dévastatrices pour la production d’engrais et de munitions. À l’époque, le nitrate provenait presque exclusivement du Chili sous forme de nitrate de sodium (salpêtre) extrait des mines. Crookes exhortait les chimistes du monde entier à trouver un moyen de fixer artificiellement l’azote atmosphérique, afin de mettre fin à cette dépendance aux importations. Ce défi a trouvé un écho dans toute l’Europe et a été pris particulièrement au sérieux en Prusse, où les stratèges reconnaissaient la vulnérabilité des routes commerciales atlantiques face à un blocus naval britannique. Les investissements subséquents du géant de la chimie BASF ont permis l’industrialisation du procédé Haber-Bosch, une solution de remplacement efficace aux nitrates extraits des mines et la principale méthode encore utilisée aujourd’hui pour produire des engrais azotés.
Cent vingt-huit ans plus tard, les expéditions commerciales transitant par le détroit d’Ormuz se sont pratiquement arrêtées pendant plusieurs mois à la suite des attaques menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Le monde est à nouveau confronté à des pénuries de nitrates importés causées par un blocus militaire des voies commerciales. Cette fois-ci, la matière première touchée n’est pas le salpêtre, mais le gaz naturel, principal intrant chimique utilisé dans le procédé Haber-Bosch pour fixer l’azote atmosphérique et fabriquer des engrais.
La crise actuelle entraînera-t-elle la même dynamique de diversification et d’innovation dans le secteur des engrais que celle observée au début du 20e siècle? Les enjeux portent à croire que oui. Cette crise met en lumière deux vulnérabilités distinctes, mais liées : une vulnérabilité stratégique, puisque la production alimentaire dépend de chaînes d’approvisionnement en combustibles fossiles situées dans des régions géopolitiquement instables, et une vulnérabilité environnementale, puisque les engrais issus de ces chaînes contribuent eux-mêmes aux changements climatiques.
Pourquoi les engrais azotés sont-ils importants?
L’azote est un élément essentiel à la croissance des plantes. Alors que certaines cultures (principalement les haricots, les pois et la luzerne) peuvent capter directement l’azote de l’atmosphère, la plupart absorbent l’azote présent dans le sol. Les agriculteurs du monde entier utilisent des engrais azotés pour reconstituer les réserves d’azote du sol et maintenir les rendements agricoles. Les engrais azotés peuvent être produits par des procédés biologiques (le fumier, les boues d’épuration et certains déchets végétaux sont des sources d’azote) ou synthétiques. De nombreux agriculteurs privilégient les engrais synthétiques en raison de leur teneur garantie en éléments nutritifs disponibles et de leur facilité d’application.
Aujourd’hui, les engrais azotés synthétiques sont fabriqués dans des usines chimiques situées à proximité des sources de gaz naturel. La production destinée à l’exportation est principalement concentrée en Russie, au Qatar et en Arabie saoudite, des pays disposant d’importantes réserves de gaz naturel. La Chine est également un grand producteur, utilisant à la fois le charbon et le gaz naturel comme matières premières.
Les perturbations commerciales associées à l’invasion de l’Ukraine par la Russie avaient déjà fait grimper les prix mondiaux des engrais. Avec le blocage presque complet du détroit d’Ormuz entre la fin février et la fin juin, une grave crise d’approvisionnement s’est développée. Environ 30 % des engrais échangés dans le monde se sont retrouvés piégés derrière le détroit, et le blocus a interrompu non seulement les livraisons d’engrais finis, mais aussi celles des intrants nécessaires à leur fabrication ailleurs. Les usines d’engrais azotés en Inde et au Pakistan ont été contraintes de réduire leur production lorsque les approvisionnements en gaz naturel provenant du Qatar se sont épuisés. Selon la Banque mondiale, les prix mondiaux de l’urée ont dépassé 850 USD la tonne en avril, soit une hausse de 80 % depuis février et leur niveau le plus élevé depuis avril 2022.
L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a averti qu’un blocage prolongé du détroit pourrait menacer sérieusement la sécurité alimentaire. Les économies en développement disposant d’un soutien limité aux politiques agricoles et d’une faible production nationale d’engrais risquent d’être les plus touchées par la hausse des prix. De nombreux pays africains sont déjà confrontés à une faible utilisation des engrais azotés et, par conséquent, à de faibles rendements agricoles. Une réduction supplémentaire de leur utilisation pourrait réduire l’offre alimentaire et accroître les prix des denrées, frappant particulièrement les populations en situation d’insécurité alimentaire.
Dans certaines régions d’Europe, d’Asie et d’Amérique du Nord, les agriculteurs et les consommateurs bénéficient toutefois d’un soutien gouvernemental direct visant à atténuer les effets immédiats de la crise. L’Inde a augmenté son budget consacré aux subventions aux engrais. Les États-Unis ont mis en place d’importants programmes de soutien agricole destinés à compenser la hausse du coût des intrants, ainsi que des mesures réglementaires favorisant la création de nouvelles usines d’engrais conventionnels. Le Plan d’action de l’Union européenne sur les engrais ouvre également la voie à des subventions directes accordées par les États membres.
D’autres pays tentent de limiter les effets de la crise au moyen de politiques commerciales. La Chine et la Russie protègent leurs agriculteurs contre la hausse des prix en restreignant leurs exportations d’engrais. Ces politiques de type « chacun pour soi » maintiennent les prix intérieurs à un faible niveau tout en aggravant les pressions sur les marchés internationaux. Les organisations internationales dénoncent ces mesures. Selon la FAO, les restrictions à l’exportation aggravent les pénuries, accroissent l’instabilité des marchés et nuisent de façon disproportionnée aux pays pauvres dépendants des importations. Elles représentent également un coût important pour les pays qui les appliquent sous forme de revenus d’exportation perdus.
Aucun gouvernement ne peut compenser indéfiniment la perte d’accès à des engrais azotés abondants et peu coûteux produits à partir de gaz naturel. Même si la crise actuelle est temporaire, la dépendance structurelle demeure. Les conflits récents en Ukraine et au Moyen-Orient confirment que la vulnérabilité identifiée par Crookes en 1898 existe toujours. Pour s’en affranchir, il faudra plus que des subventions d’urgence et des mesures commerciales temporaires; il faudra réexaminer des solutions technologiques qui, comme l’histoire le montre, existent déjà.
Retour vers le futur : redécouvrir les engrais azotés renouvelables
La percée technologique nécessaire pour éliminer les combustibles fossiles de la production d’engrais azotés synthétiques remonte à plus d’un siècle. En 1921, le chimiste italien Luigi Casale a présenté la première solution commerciale concurrente viable du procédé Haber-Bosch conventionnel. Il a démontré qu’il était possible de synthétiser de l’ammoniac à partir de l’électrolyse de l’eau. Contrairement à l’ammoniac produit à partir de combustibles fossiles, ce procédé ne génère comme sous-produit chimique que de l’oxygène.
Produire de l’ammoniac par électrolyse exige toutefois d’importantes quantités d’électricité. Au cours des premières décennies suivant sa découverte, cette technologie a été utilisée dans des pays disposant d’abondantes ressources hydroélectriques, solaires ou éoliennes. À la fin des années 1920, des usines d’ammoniac renouvelable étaient en activité en Italie, en Espagne, en France, en Norvège, aux États-Unis et au Japon, et elles représentaient environ 30 % de la production mondiale d’ammoniac en 1930. Cependant, avec l’émergence du gaz naturel abondant et bon marché ainsi que des technologies à grande échelle fondées sur le gaz dans les années 1960 et 1970, les combustibles fossiles sont devenus plus compétitifs. La plupart des installations renouvelables ont alors été converties ou fermées. C’est ainsi qu’est née l’industrie mondiale des engrais fondée sur les combustibles fossiles qui domine encore aujourd’hui.
À ce jour, seulement deux usines commerciales d’ammoniac fondées sur l’électrolyse sont en service. La première appartient à Yara International, en Norvège, et utilise principalement l’hydroélectricité. La seconde, plus de dix fois plus grande, appartient à Envision Energy, en Chine, et utilise l’énergie éolienne et solaire. Ensemble, elles représentent moins de 0,5 % de la production mondiale d’ammoniac.
Le remplacement des combustibles fossiles par l’électrolyse pourrait éliminer les émissions de gaz à effet de serre associées à la production d’ammoniac, ainsi que la dépendance du secteur des engrais envers les chaînes d’approvisionnement en combustibles fossiles. Toutefois, plusieurs obstacles doivent être surmontés pour que les engrais renouvelables puissent concurrencer efficacement leurs équivalents fossiles. Le principal demeure le coût. Selon la Feuille de route technologique sur l’ammoniac de l’Agence internationale de l’énergie, les procédés de production d’ammoniac à émissions quasi nulles coûtent généralement entre 10 % et 100 % de plus par tonne que les procédés conventionnels, selon les prix de l’énergie et d’autres facteurs régionaux.
Comme dans les années 1920, les régions dotées d’un important potentiel d’énergie renouvelable pourraient bénéficier d’un avantage concurrentiel dans la production d’ammoniac vert. Cela inclut aujourd’hui certaines régions fortement dépendantes des importations d’engrais fossiles, notamment le sud de l’Europe et une grande partie de l’Afrique, où le potentiel solaire ou hydroélectrique est considérable.
Les gouvernements ont un rôle essentiel à jouer pour stimuler la croissance de cette industrie en mettant en œuvre des politiques comme une tarification efficace du carbone, des investissements dans les systèmes d’électricité propre et des mécanismes temporaires de soutien au marché, tels que des subventions aux dépenses en capital ou des accords d’achat garantis avec des producteurs d’engrais verts. Ces mesures contribueront à réduire l’écart de coût entre l’ammoniac vert et l’ammoniac gris.
L’ammoniac renouvelable n’est toutefois pas une panacée. Le changement de matière première élimine la vulnérabilité stratégique et les émissions liées à la production, mais ne règle pas les impacts environnementaux qui surviennent après que l’engrais quitte l’usine, et c’est en réalité, là qu’une grande partie des répercussions se manifeste.
Vers une utilisation durable de l’azote en agriculture
L’utilisation excessive d’engrais azotés en agriculture entraîne de nombreux problèmes, notamment la prolifération d’algues toxiques dans les lacs d’eau douce, la contamination des eaux souterraines et, surtout, d’importantes émissions de protoxyde d’azote. Ce gaz à effet de serre est environ 300 fois plus puissant que le dioxyde de carbone. Il est libéré lorsque l’excès d’azote réagit avec les micro-organismes du sol. Les émissions produites après l’application des engrais sur les champs sont environ 1,5 fois plus élevées que celles générées lors de leur fabrication. Passer de l’ammoniac gris à l’ammoniac vert ne modifie en rien ces émissions, puisque les deux formes sont chimiquement identiques et se comportent de la même manière lorsqu’elles sont appliquées aux cultures.
La nécessité d’une utilisation plus ciblée et plus judicieuse des engrais azotés fait l’objet d’un rare consensus entre les agriculteurs, les décideurs et les fabricants d’engrais. À mesure que les prix augmentent, les efforts visant à améliorer l’efficacité s’intensifient. L’Association internationale de l’industrie des engrais, avec de nombreuses organisations agricoles, soutient une vaste campagne mondiale fondée sur les 4B de la fertilisation (bonne source, bonne dose, bon moment, bon endroit) afin d’assurer que les nutriments appliqués au sol soient absorbés par les plantes. D’autres pratiques, telles que les cultures de couverture, contribuent également à améliorer la fertilité des sols et à réduire la dépendance aux engrais synthétiques.
Toutefois, parvenir à une utilisation précise et ciblée des engrais est plus complexe qu’il n’y paraît. La formation des agriculteurs et l’adoption de technologies adaptées sont souvent nécessaires, mais le financement requis n’est pas toujours disponible.
Les gouvernements et l’industrie disposent aujourd’hui d’une occasion unique de mettre en place les politiques et les investissements nécessaires à la résilience à long terme des systèmes alimentaires. La réponse doit agir sur deux fronts simultanément. Du côté de l’offre, il s’agit de réduire la dépendance entre la fertilité des sols et le gaz naturel grâce à des investissements publics et privés dans l’électricité renouvelable et les technologies de production d’ammoniac, soutenus par une tarification efficace du carbone et des instruments de marché tels que les accords d’achat garantis. Et du côté de la demande, il faut réduire les besoins en engrais azotés grâce à l’adoption des pratiques des 4B, aux cultures de couverture et à d’autres approches favorisant la santé des sols, appuyées par les services de vulgarisation agricole. Ces mesures permettent de réduire à la fois les coûts et les émissions, quelle que soit l’origine de l’azote. Pour de nombreux pays aujourd’hui, comme à l’époque qui a suivi l’avertissement lancé par Crookes en 1898, l’intérêt stratégique national réside dans un changement fondamental : non seulement dans l’origine des engrais, mais aussi dans la quantité dont nous avons réellement besoin.
Darcie Doan est spécialiste senior en commerce et climat à l'IISD.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de son ou ses auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de l'IISD.
Avertissement : Cet article a été rédigé avec l'aide de Microsoft Copilot dans le cadre d'une traduction de l'anglais vers le français. L'ensemble du contenu a été vérifié et respecte la politique d'utilisation de l'IA de l'IISD.
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