La tyrannie de l’enclavement
La valeur des options à l’ère de la fragmentation
Alors que les perturbations dans le détroit d’Ormuz ont des répercussions bien au-delà du Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Europe se voient rappeler que la résilience ne repose pas uniquement sur les ressources. Yana Popkostova explique comment, dans un monde de plus en plus fragmenté, l’autonomie stratégique se construit grâce à la connectivité, aux infrastructures et à des partenariats de confiance.
La crise iranienne n’a pas seulement secoué les marchés pétroliers. Elle a mis au jour la vulnérabilité la plus profonde de l’Asie centrale – et révélé une occasion que l’Europe aurait tort d’ignorer.
Lorsque les bombes sont tombées sur l’Iran en février et que le détroit d’Ormuz s’est immobilisé, le monde a observé le prix du pétrole. Un cinquième du pétrole brut et du gaz transportés par mer dans le monde passe par cet étroit chenal et, pendant des mois, il n’a presque pas bougé. La leçon plus profonde de cette crise ne concerne pas une seule voie navigable, ni même une guerre qui, malgré un cessez-le-feu contesté signé en juin, n’avait pas encore trouvé de résolution durable. Elle porte sur ce qui se produit, à l’ère de la fragmentation, lorsque les options d’un pays se resserrent jusqu’à un point de défaillance. Et certaines de ses secousses les plus inattendues se sont fait sentir 2 000 kilomètres plus au nord, au cœur enclavé de l’Eurasie. Les gros titre se sont concentrées sur les molécules. La véritable histoire était celle des options.
Otages de la géographie
L’Asie centrale n’expédie presque rien par Ormuz, et pourtant la guerre l’a frappée précisément là où elle est la plus exposée. La géographie a doté la région de richesses, mais lui a refusé une chose plus rare : la liberté de mouvement. Le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan sont des républiques dont les richesses en pétrole, gaz, uranium, métaux et eau ont toujours dû atteindre le monde en passant par le territoire d’autrui. Depuis trois décennies, leur art de gouverner repose sur un exercice d’équilibre – une diplomatie multivectorielle, principalement entre la Russie et la Chine, tout en gardant une troisième porte ouverte. Le calcul est brutalement simple : un pays qui n’a qu’une seule route est un otage; un pays qui en possède plusieurs acquiert une marge de manœuvre. La crise iranienne a fermé une porte et resserré ce calcul.
Prenons le cas du Kazakhstan, le plus révélateur. Son pétrole – le sang vital de son économie – atteint l’Europe par une seule artère : le Caspian Pipeline Consortium, qui transporte plus de 80 % du brut kazakh à travers le territoire russe jusqu’à la mer Noire. Cette dépendance est récemment devenue visible lorsque des drones ukrainiens ont frappé les infrastructures russes du pipeline, rappelant à Astana que sa route vers les marchés traverse une zone de guerre. Son corridor oriental vers la Chine – l’oléoduc Kazakhstan-Chine et le gazoduc Asie centrale-Chine – constitue une autre option importante, mais qui accroît la dépendance envers un seul acheteur plutôt que de diversifier les choix. L’option méridionale par l’Iran était un corridor d’une autre nature : non pas une route supplémentaire pour les hydrocarbures, mais la promesse d’un accès au Golfe, à la haute mer et aux marchés de l’Inde, hors de portée de Moscou et de Beijing. Modeste en volume, cette route commerciale était néanmoins vitale sur le plan stratégique, une forme d’oxygène géopolitique en attente. La guerre l’a condamnée : le Kazakhstan a gelé ses projets avec l’Iran, les liaisons ferroviaires du corridor international Nord-Sud se sont enlisées, et la seule véritable alternative à ses dépendances septentrionale et orientale s’est dissipée. Le Turkménistan a connu le même sort : ses efforts pour échanger son gaz via l’Iran ont été suspendus lorsque la crise a fermé cette porte. Pour un pays qui vend déjà la majeure partie de son gaz à un seul acheteur, à Beijing, et dont l’ouverture occidentale espérée vers l’Europe rest encore construire, l’échec de la route méridionale n’a pas été une occasion manquée, mais un resserrement de la laisse.
Pour l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, doublement enclavés – des nations qui ne touchent aucune côte et ne bordent aucun pays côtier – la perte est encore plus profonde. Tous deux considéraient le port iranien de Chabahar comme leur étroite fenêtre sur l’océan Indien; tous deux le trouvent désormais fermé. Pour l’Ouzbékistan, l’exposition est concrète : jusqu’à 60 % de son fret à destination et en provenance de la Türkiye et de l’Europe transite par les ports maritimes iraniens, une ligne de vie que la crise a jetée dans l’incertitude. Pour les républiques montagneuses, l’étau prend une autre forme : le Tadjikistan et le Kirghizistan sont riches en hydroélectricité, mais manquent d’électricité lorsque leurs rivières sont basses, et se retrouvent obligés d’en importer de leurs voisins de plaine. Leur vulnérabilité n’est pas Ormuz, mais la géographie elle-même – la même tyrannie de la dépendance, sous une autre forme – et celle qu’une époque de chocs en cascade peut transformer d’un fardeau gérable en étranglement. Dans toute la région, le dommage ne concernait pas vraiment le commerce avec l’Iran lui-même, car les économies d’Asie centrale ne sont pas structurellement liées aux biens iraniens, mais à la route qui le traverse. Ce qui a été détruit, c’est l’option : l’alternative lente et coûteuse à la dépendance, perdue alors même qu’elle commençait à prendre forme.
Ce qui a émergé de la crise, c'est une course précipitée vers des options sous pression.. Le Kazakhstan a entrepris de renforcer une route occidentale en expédiant du pétrole à travers la mer Caspienne vers l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan en Azerbaïdjan, dans le but de réduire à environ deux tiers la part transitant par la Russie. Mais l’alternative est contrainte : une poignée de petits pétroliers sur la mer Caspienne, des ports limités et des coûts plusieurs fois plus élevés. Le danger est celui du chemin de moindre résistance. La porte méridionale fermée et la porte occidentale à demi ouverte, l’attraction gravitationnelle s’est déplacée de nouveau vers les routes de transit russes et les corridors chinois – les dépendances mêmes que la région tente depuis une décennie de desserrer. Une crise à laquelle il fallait survivre risque de devenir un basculement : une Asie centrale attirée plus profondément dans les orbites de Moscou et de Beijing par la disparition des alternatives.
Le miroir de l’Europe
C’est là que l’Europe devrait s’engager davantage, car la situation de l’Asie centrale reflète la sienne. L’Europe aussi est une sorte de puissance enclavée : non par manque de côtes, mais par manque d’options. Elle brûle une énergie qu’elle ne produit pas, construit des alternatives avec des minerais qu’elle ne possède pas et assemble sa transition à partir de chaînes d’approvisionnement qui passent par un seul pays – la Chine, qui contrôle plus de 90 % du traitement mondial des terres rares et fournit de plus en plus les technologies propres dont l’Europe a besoin pour son saut énergétique, notamment les batteries, les onduleurs et l’électronique de puissance. La dépendance arrive rarement de façon spectaculaire. Le plus souvent, elle se présente discrètement, déguisée en commodité, jusqu’au jour où les choix se rétrécissent et où la géographie recommence à dicter la politique. Bruxelles l’a découvert brutalement en 2022 et a assemblé son propre « jour de libération » – non pas les démonstrations tarifaires de Washington, mais le travail plus lent de la souveraineté industrielle. Le Pacte pour une industrie propre, le règlement sur les matières premières critiques et le futur règlement d’accélération industrielle sont, sous le langage des politiques publiques, l’aveu que la sécurité énergétique, la puissance industrielle et l’autonomie stratégique sont devenues une seule et même quête : la quête d’options. Les relations dont l’Europe a besoin doivent donc être mesurées à l’aune de la construction patiente d’écosystèmes industriels capables de résister aux chocs.
Et la réponse se trouve peut-être juste au-delà de la mer Noire, dans la région même que la guerre a ébranlée. Les ressources se lisent comme un inventaire du siècle à venir : 19 des 34 matières premières que l’UE juge critiques sont produites au Kazakhstan seulement, aux côtés d’une découverte de terres rares qui pourrait compter parmi les plus importantes du monde, et de certaines des plus grandes réserves d’uranium de la planète, dont le Kazakhstan fournit déjà environ un quart des importations européennes. Bruxelles en a pris note : le commissaire européen aux Partenariats internationaux, Jozef Síkela, a laissé entendre que plus de 40 % des minerais stratégiques de l’Europe pourraient un jour provenir de la région. À la surface, la richesse est encore plus grande : le vent qui balaie la steppe kazakhe, le soleil qui inonde les déserts de l’Ouzbékistan et du Turkménistan – un potentiel solaire et éolien qui se chiffre en milliers de gigawatts, plusieurs fois la demande propre de la région – et les grands fleuves des montagnes tadjikes et kirghizes, dont l’hydroélectricité pourrait former un système complet, alors même qu’un climat qui se réchauffe met ces rivières en péril.
Des molécules aux systèmes
Pendant un siècle, la sécurité se comptait en barils et en mètres cubes. Cette époque cède la place à une autre, où elle se mesure moins en molécules qu’en systèmes – en réseaux, en transport, en stockage et en capacité de les équilibrer. À mesure que l’Europe électrifie une plus grande part de son économie – les voitures, le chauffage, l’industrie et les centres de données qu’elle prévoit de tripler dans sa quête de souveraineté numérique – l’intermittence du vent et du soleil devient le problème central de la transition. La réponse n’est pas seulement le stockage, mais la portée : la capacité à puiser de l’électricité propre à travers un continent, en lissant les creux nationaux grâce aux excédents venus de loin. Les interconnexions transfrontalières débloquent à la fois de vastes bassins de production renouvelable qui resteraient autrement isolés et permettent à un système plus large de s’appuyer sur cette diversité pour s’équilibrer lui-même.
Une grande partie du débat sur la connectivité se concentre sur le corridor médian, la route transcaspienne qui s’empresse de transporter des conteneurs de la Chine vers l’Europe en contournant la Russie. Mais le corridor le plus décisif ne transportera peut-être pas de marchandises du tout. Il transportera peut-être de l’électricité. C’est la promesse du corridor d’énergie verte Caspienne–mer Noire proposé, qui acheminerait l’éolien et le solaire d’Asie centrale sous la mer Noire jusqu’au réseau européen. Il promet d’être le câble sous-marin le plus long et le plus profond jamais posé. Cette ligne serait un actif stratégique pour l’équilibrage et la flexibilité : le soleil d’Asie centrale, plusieurs heures en avance sur Bruxelles, est haut lorsque l’Europe s’éveille à l’aube; le vent kazakh, qui souffle lorsque celui de l’Europe faiblit, peut stabiliser la redoutée Dunkelflaute. Le transport, en d’autres termes, ne fait pas que déplacer des électrons. C’est l’optionalité inscrite dans les câbles : équilibrage, flexibilité, résilience.
Pourtant, rien de cela ne peut être bâti sur du sable. Le réseau de l’Asie centrale est lui-même une relique soviétique. Il s’agit d’un « anneau électrique » câblé dans les années 1970 pour faire fonctionner les républiques comme une seule machine, depuis fracturé par l’indépendance et soumis à des tensions chroniques. En janvier 2022, il s’est effondré, plongeant dans le noir une grande partie du Kazakhstan, du Kirghizistan et de l’Ouzbékistan en un après-midi. Une région ne peut pas acheminer l’électricité propre vers l’ouest pendant que son réseau cède chez elle ; le moderniser constitute son premier besoin, et c’est précisément là que l’expertise, les capitaux et les technologies de l’Europe ont le plus à offrir.
Ce n’est pas de l’aide, mais une stratégie pour les deux parties. Elle repose sur la recherche d’options, ce qui explique précisément pourquoi elle peut tenir. La Russie offre la proximité; la Chine offre l’échelle et le capital. L’atout distinctif de l’Europe n’est ni l’un ni l’autre : c’est sa capacité à intégrer des partenaires dans l’un des plus grands marchés industriels propres du monde. Cela signifie investir stratégiquement non seulement dans l’extraction, mais aussi dans la transformation, la fabrication, les infrastructures de réseau et les capacités industrielles qui relient l’Asie centrale aux chaînes de valeur européennes. Non pas « fabriqué en Europe » pour l’Europe, mais fabriqué avec un groupe choisi de partenaires de confiance pour l’Europe et pour eux. C’est une proposition que ni Moscou ni Beijing n’ont durablement priorisée, et donc la seule chose qui peut donner à l’Asie centrale une raison de regarder vers l’ouest. Pour la région, cela signifie davantage de routes, une plus grande captation de valeur et une montée en gamme industrielle ; pour l’Europe, des ressources, de la résilience, de nouveaux marchés pour ses technologies propres et un voisinage ancré vers l’ouest par une interdépendance mutuelle plutôt que dérivant vers l’est.
Le réalisme est le prix à payer pour être pris au sérieux, et l’Europe doit ici être aussi vigilante qu’ambitieuse. Lors du premier sommet UE-Asie centrale en 2025, elle a promis 12 milliards d’euros et le langage du partenariat stratégique avec le « cœur battant de l’Eurasie », mais les superlatifs ne sont pas des projets, et l’Europe n’est pas le seul prétendant. Washington a convoqué son propre sommet avec l’Asie centrale et signé ses propres accords miniers. Les obstacles sont considérables. Le financement doit être trouvé plutôt qu’annoncé, les réseaux ne sont pas encore synchronisés avec ceux de l’Europe, et la mer Noire contient des mines de guerre dérivantes qui menacent la navigation depuis 2022, et où le câble deviendrait lui-même une cible pour le sabotage et les cyberattaques.
Il y a aussi le fait gênant que ces pays ne sont pas des démocraties libérales ; un partenariat d’intérêts cohabitera difficilement avec une rhétorique des valeurs, et la voie honnête consiste à les poursuivre sans détour. Et l’Europe ne doit pas se faire d’illusions : la région ne la choisira pas seule. L’Asie centrale veut des partenaires, pas des protecteurs, et continuera de recourir au transit russe et au crédit chinois parallèlement aux investissements européens. Mais c’est la nature même de l’optionalité : elle n’est jamais exclusive.
L’autonomie façonnée
Le détroit d’Ormuz rouvrira complètement et les gros titres se tourneront vers la prochaine urgence. La leçon, elle, ne bougera pas. La géographie ne disparaît jamais. Elle se retire simplement du champ de vision jusqu’à ce qu’un choc la ramène – et la guerre en Iran a précisément fait cela. Pour l’Asie centrale, l’avertissement est net : la dépendance commence là où les options s’arrêtent.
L’Europe parle souvent de l’autonomie stratégique comme s’il s’agissait d’une destination. Ce n’en est pas une. C’est une condition, construite lentement : par les câbles et les corridors, par les compétences et les capacités, par l’accumulation discrète de relations de confiance. Ce n’est pas l’autosuffisance ; c’est l’optionalité. Pour les nations enclavées comme pour le continent dépendant des importations, la véritable résilience n’est plus simplement le gaz dans le sol, le métal dans le filon ou la lumière du soleil sur la steppe. Elle réside dans le nombre de façons d’y accéder et/ou de les acheminer vers le marché. En ce sens, les deux sont engagés dans la même recherche : tous deux cherchent une marge de manœuvre dans un monde où elle se réduit inexorablement.
L’Asie centrale vient de se voir rappeler à quelle vitesse les options peuvent disparaître. L’Europe devrait se souvenir de la rareté avec laquelle elles frappent à sa porte. Chacune détient une partie de ce qui manque à l’autre. La seule question est de savoir si elles le construiront ensemble ou laisseront le terrain, une fois encore, à ceux qui s’y trouvent déjà. Car l’autonomie stratégique, en fin de compte, ne se décrète pas. Elle doit être façonnée, fil par fil, corridor par corridor, partenaire par partenaire. À l’ère de la fragmentation, c’est peut-être la seule liberté qui dure.
Par Yana Popkostova, fondatrice du Centre européen d’analyse énergétique et géopolitique.
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