Subventions à la pêche et durabilité : Quels enjeux pour le Sénégal ?
Entretien avec Mamadou Diallo
La pêche est profondément ancrée dans la culture sénégalaise et joue un rôle essentiel dans les communautés côtières. Cependant, ce mode de vie est menacé par la surpêche et l'épuisement des stocks halieutiques. Dans cet entretien, l'expert sénégalais Mamadou Diallo aborde ces défis et souligne l’importance pour le Sénégal de ratifier et de mettre en œuvre l'Accord de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) sur les subventions à la pêche.
Le Sénégal est connu pour être un pays de pêche. Pouvez-vous nous donner un aperçu de l'importance de la pêche au Sénégal, tant d'un point de vue économique que social ?
Le Sénégal dispose d'un littoral d'une longueur de plus de 700 km avec des conditions écologiques exceptionnelles et une riche diversité biologique. Le secteur de la pêche est pourvoyeur de milliers d'emplois (des estimations font état de plus de 600.000 emplois), de devises et contribue à plus de 3% au PIB. Les mises à terre sont estimées à 500.000 tonnes par an (dont 80% effectuées par la pêche artisanale) et la valeur des exportations de produits halieutiques à 300 milliards francs CFA (environ 10% des exportations totales). La consommation annuelle par habitant de produits halieutiques est d'environ 29 kg au niveau national et peut aller jusqu'à 40 kg dans les villes côtières.
La pêche est un véritable pilier de la culture et de l'identité sénégalaises, indissociable du quotidien et des modes de vie des populations littorales.
Au-delà de son importance socio-économique, la pêche est un véritable pilier de la culture et de l'identité sénégalaises, indissociable du quotidien et des modes de vie des populations littorales.
Quels sont les principaux défis auxquels le secteur de la pêche est confronté au Sénégal, notamment en matière de durabilité ?
Les défis sont de plusieurs ordres mais ils découlent essentiellement de la non-maitrise de l'accès aux ressources halieutiques et d'une connaissance imparfaite du potentiel exploitable. Il s'en suit une inadéquation entre l'effort de pêche et la capacité des stocks de poissons à se régénérer. C'est ainsi qu'il y a surcapacité, surexploitation et raréfaction des ressources halieutiques, une dégradation qui peut aller jusqu'à l'épuisement de certains stocks.
Il y a surcapacité, surexploitation et raréfaction des ressources halieutiques, une dégradation qui peut aller jusqu'à l'épuisement de certains stocks.
La faiblesse des organes de gouvernance et de gestion et les mauvaises pratiques de pêche, notamment la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN), doivent aussi être notées, de même que les changements climatiques, la dégradation des écosystèmes, les pollutions, ou encore l'érosion côtière.
Le secteur de la pêche doit ainsi faire face à une accumulation de pressions, souvent interconnectées, nécessitant des solutions concernées et une gouvernance renforcée pour préserver sa pérennité.
Comment le Sénégal utilise-t-il la coopération régionale et internationale pour promouvoir la protection des océans et l'exploitation durable des ressources marines ?
Le Sénégal est membre de plusieurs organisations sous-régionales, régionales et internationales. Il a signé et/ou ratifié plusieurs conventions pour la promotion de la protection des océans et l'exploitation durable des ressources marines et côtières. Dans ces différentes instances, le Sénégal joue un rôle très actif et il est souvent à l'origine de certaines initiatives allant dans le sens de la durabilité. Il a notamment joué un rôle important dans les négociations onusiennes pour protéger la biodiversité en haute mer, ainsi que dans celles de l'OMC sur les subventions à la pêche, qui ont débouché sur de très importants accords internationaux. Le Sénégal œuvre par ce biais pour l'harmonisation des politiques de protection des océans et d'exploitation des ressources, utilisant la coopération internationale et ses outils pour progresser de manière collective vers une gestion durable des ressources marines.
Pour le Sénégal, l'atteinte des Objectifs de Développement Durables (ODD) des Nations unies à l'horizon 2030 est également une priorité, et comme nous le savons, ceux-ci comprennent l'ODD 14 concernant la conservation et l'exploitation durable des océans.
Par ailleurs, le Sénégal a beaucoup œuvré pour l'adoption de la cible 3 du cadre mondial pour la biodiversité de la Convention sur la diversité biologique (objectif 30X30) pour la protection de 30% des océans et des terres d'ici 2030.
Vous l'avez mentionné, l'OMC a adopté en 2022 l'Accord sur les subventions à la pêche, que le Sénégal a ratifié il y a déjà plus d'un an. Pourquoi la ratification de cet accord était-elle importante pour le Sénégal ?
Les subventions à la pêche sont d'importants outils de politique publique, mais elles peuvent avoir des effets pervers, des externalités négatives. Les subventions néfastes sont l'un des principaux facteurs de la surpêche, qui est un véritable défi au Sénégal. La ratification et la mise en œuvre de l'accord sur les subventions à la pêche permettront, entre autres, de protéger les océans et de lutter contre le déclin des stocks de poissons en s'attaquant à la surpêche. Conscient de l'importance du secteur de la pêche du point de vue économique et social, le Sénégal se doit de garantir la durabilité et la pérennité de l'exploitation de ses ressources halieutiques, et c'est pour cela qu'il a ratifié l'accord et qu'il continue de travailler en vue de sa mise en œuvre effective.
Quels sont les bénéfices que l'on peut attendre de ces nouvelles règles au Sénégal, et plus largement en Afrique de l'Ouest ?
Comme nous l'avons évoqué pour le Sénégal, la pêche est d'une importance capitale pour les populations et les économies de beaucoup d'autres pays de l'Afrique de l'Ouest. Le secteur contribue de manière fondamentale à la sécurité alimentaire, aux moyens de subsistance des communautés, à la balance des paiements, etc. Par exemple, dans certains pays de la région, le poisson représente plus de la moitié des apports en protéines animales de la population, et c'est une moyenne au niveau national ; pour certaines communautés côtières, cette part peut être encore bien plus importante. Il est donc crucial d'assurer la durabilité du secteur.
Ces nouvelles règles contribueront à la protection des océans et la lutte contre le déclin des stocks de poissons en s'attaquant à la surpêche. En effet, certaines subventions augmentent la pression sur les stocks, favorisant leur épuisement ; elles favorisent également la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN) qui est un fléau mondial, et l'Afrique n'est pas une exception, bien au contraire. Il est estimé que le continent subit des pertes économiques annuelles comprises entre 7,5 et 13,9 milliards de dollars en raison de la pêche INN.
Le continent subit des pertes économiques annuelles comprises entre 7,5 et 13,9 milliards de dollars en raison de la pêche INN.
Les membres de l'OMC se sont donc mis d'accord pour interdire ces formes de subventions préjudiciables, et pour s'assurer que le soutien financier octroyé par les gouvernements aux flottes de pêche soit en phase avec la gestion durable des ressources marines. La mise en œuvre de ces règles permettra non seulement aux pays ouest-africains d'entamer un processus de réflexion essentiel sur la meilleure manière de soutenir leur secteur de la pêche et leurs communautés côtières, mais elle devrait également aider à lutter contre les pratiques de pêche néfastes de certaines flottes étrangères dans les eaux de la région. C'est là un aspect important, car certaines de ces flottes étrangères sont fréquemment impliquées dans des activités de pêche INN et elles ciblent également certains stocks de poissons qui sont considérés comme surexploités, souvent au détriment des communautés de pêche locales.
Les pays pourront bénéficier d'une assistance technique et d'un renforcement des capacités à travers le Fonds Pêche de l'OMC pour la mise en œuvre des disciplines. Ce fonds a déjà été établi et il sera accessible à tous les pays en développement ayant ratifié l'accord lorsque celui-ci entrera en vigueur.
Pouvez-vous nous expliquer ce que le Sénégal a entrepris pour se préparer pour la mise en œuvre de cet accord ?
Le Sénégal s'est engagé très tôt et activement dans la mise en œuvre de cet accord. C'est ainsi que des ateliers et groupes de travail internationaux ont été organisés en amont de l'adoption de l'accord. Ces efforts ont continué après l'adoption de l'accord. Après la ratification de l'accord deux ateliers ont été organisés pour préparer sa mise en œuvre. Le Sénégal a procédé à son auto-évaluation pour identifier et évaluer ses lacunes pour la mise en œuvre de l'accord ainsi que ses besoins en matière d'assistance technique. Pour ce faire, il a utilisé l'Outil d'auto-évaluation pour la mise en œuvre de l'accord de l'OMC sur les subventions à la pêche mis au point par l'Institut international du développement durable. Toutes ces activités ont permis au Sénégal de se préparer et, je l'espère, il pourra bénéficier du Fonds Pêche pour la mise en œuvre de l'accord dans le cadre de l'assistance technique et du renforcement des capacités.
Pour les pays les moins avancés, il sera important qu'une assistance internationale puisse venir soutenir les efforts de mise en œuvre. À votre avis, quels sont les obstacles que ces pays devront surmonter et quels sont les domaines dans lesquels ce soutien sera le plus nécessaire ?
L'assistance technique et le renforcement de capacités seront essentiels pour les pays les moins avancés dans la mise en œuvre de l'accord. Ces pays devront d'abord procéder à l'identification et l'évaluation de leurs lacunes de manière objective. Cela permettra de cibler clairement les domaines dans lesquels il y a des besoins en matière d'assistance technique et de renforcement des capacités. Les actions à mener pour se mettre en conformité pourront varier d'un pays à l'autre, mais la bonne compréhension de l'accord et de ses enjeux est cruciale à cette étape.
On peut estimer que l'application des règles de l'accord nécessitera différents types d'actions. Parmi ceux-ci, on peut citer la collecte et la notification de certaines informations, la mise en place de mécanismes de coordination entre diverses agences gouvernementales, et l'établissement de règles et/ou procédures pour s'assurer qu'aucune subvention interdite n'est octroyée. De manière plus générale, l'efficacité globale de l'accord dépendra également de la capacité des pays en développement à améliorer leur système de gestion de la pêche pour assurer une exploitation durable. Tous ces aspects relatifs à la mise en œuvre requerront la mobilisation de ressources, qui peuvent être limitées pour les PMA. Un soutien et une assistance technique seront donc essentiels pour les aider à respecter leurs engagements.
Les subventions sont un sujet crucial, mais l'exploitation durable des ressources halieutiques dépend de bien d'autres facteurs encore. Quelle doit être la stratégie des pouvoirs publics, au Sénégal et ailleurs, pour poursuivre cet objectif de manière holistique ?
L'exploitation durable des ressources halieutiques dépend de beaucoup de facteurs en même temps et la meilleure approche pour y parvenir est l'intégration de tous ces éléments dans une approche intersectorielle. Dans un contexte aussi complexe que la pêche, avec des enjeux économiques, sociaux et environnementaux, une telle approche est cruciale. Cela implique une collaboration entre différents départements et acteurs dans un but de concertation, de coordination et d'harmonisation des efforts, depuis la planification jusqu'à la mise en œuvre concrète. Dans la recherche d'une gestion intégrée des ressources marines, toutes les parties prenantes doivent être identifiées et œuvrer ensemble ; aucun acteur concerné ne doit être laissé en dehors.
Mamadou Diallo est un expert sénégalais.
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