La réponse des membres de l'ASEAN au « Jour de la libération » de Trump
des approches multidimensionnelles et pragmatiques
Les droits de douane imposés par les États-Unis ont suscité des réactions diverses dans les pays de l'ASEAN. Si certains États ont riposté, la plupart d'entre eux, notamment la Malaisie, le Vietnam, la Thaïlande et l'Indonésie, ont privilégié des stratégies de négociation compte tenu de la dépendance de leurs exportations vis-à-vis des États-Unis. Singapour a adopté une attitude prudente, préférant attendre de voir comment la situation évolue. Poppy S. Winanti examine la manière dont les pays de l'ASEAN concilient leurs intérêts nationaux et l'unité régionale par le biais d'une diplomatie pragmatique, de la diversification des marchés et de réformes internes, dans le but de renforcer leur résilience face à l'escalade des tensions commerciales et à l'incertitude géopolitique.
Depuis avril 2025, le gouvernement des États-Unis a imposé des droits de douane sans précédent, suscitant des réactions variées de la part de ses partenaires commerciaux. L'économiste Doris Liew classe ces réactions en trois catégories : la négociation, la riposte et l'attentisme. Contrairement à d’autres pays asiatiques, tels que la Chine, qui ont choisi de riposter, la plupart des pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN), notamment la Malaisie, le Vietnam, la Thaïlande et l'Indonésie, préfèrent la négociation à la riposte, principalement parce que leurs exportations dépendent fortement du marché étasunien. Compte tenu de sa dépendance modérée vis-à-vis du marché étasunien, Singapour a tendance à adopter une attitude attentiste. Bien que leurs stratégies diplomatiques diffèrent, tous ces pays partagent le souci de maintenir l'unité régionale face aux mesures étasuniennes. Alors que l'incertitude quant à la politique commerciale internationale semble devoir persister, les pays de l'ASEAN doivent élaborer une stratégie durable à long terme pour relever ce défi.
Pourquoi négocier ? La forte dépendance des exportations
Les données de l'Observatoire de la complexité économique indiquent que les exportations de certains pays membres de l'ASEAN dépendent fortement du marché étasunien, les États-Unis étant la principale destination de la plupart des exportations de l'ASEAN. La majorité de ces pays affichent un excédent commercial avec les États-Unis, ce qui les a rendus vulnérables aux droits de douane imposés par ces derniers.
Les États-Unis sont le deuxième marché d'exportation de l'Indonésie, après la Chine, ce qui les rend essentiels pour l'économie du pays. Les États-Unis représentaient 9,1 % des exportations totales de l'Indonésie. Selon l'Observatoire de la complexité économique, les exportations indonésiennes vers les États-Unis en 2023 étaient évaluées à 27,9 milliards USD, tandis que les importations en provenance des États-Unis étaient évaluées à 11 milliards USD. Les États-Unis ont imposé des droits de douane de 32 % sur divers secteurs et de 25 % spécifiquement sur les produits sidérurgiques. La réduction du déséquilibre commercial a été au centre des négociations avec les États-Unis.
Les États membres de l'ASEAN ont réagi non pas par des mesures de rétorsion, mais avec pragmatisme, en trouvant un équilibre entre les intérêts nationaux, l'unité régionale et la résilience à long terme.
Comme pour les autres pays de l'ASEAN, les États-Unis restent la première destination des exportations malaisiennes, occupant la troisième place après la Chine et Singapour. Selon les données de l'Observatoire de la complexité économique pour 2023, les exportations malaisiennes aux États-Unis représentaient 41,7 milliards USD, et 11,9 % du total des exportations malaisiennes. Les dernières données d'avril 2025 indiquent une baisse de la valeur des exportations malaisiennes, due à la réduction des exportations vers les États-Unis et à une augmentation significative des importations en provenance de ce pays, qui ont augmenté de 120 %.
Les États-Unis sont la première destination des exportations de la Thaïlande et du Vietnam. La valeur des exportations du Vietnam vers les États-Unis s’élève à 118 milliards USD. Ces chiffres sont significatifs car les États-Unis ne figurent même pas parmi les cinq premières sources d’importations. Bien qu'il ne soit pas aussi élevé que celui du Vietnam, l'excédent commercial de la Thaïlande avec les États-Unis est également important, puisque ses exportations atteignent 58,5 milliards USD, tandis que ses importations en provenance des États-Unis s'élèvent à 29,6 milliards USD. Compte tenu de cet excédent substantiel, il n'est pas surprenant que les États-Unis aient imposé des droits de douane élevés à la Thaïlande, atteignant 36 %, tandis que le Vietnam est soumis à des droits encore plus élevés, atteignant 46 %.
Pour Singapour, les États-Unis constituent le troisième marché d'exportation, avec une valeur de 32,9 milliards USD. Contrairement aux autres pays de l'ASEAN qui affichent un excédent commercial avec les États-Unis, Singapour importe plus de biens qu'il n'en exporte vers les États-Unis, ce qui se traduit par un déficit commercial de 10,3 milliards USD. Ces conditions déterminent l'approche des États-Unis à l'égard de Singapour, qui se traduit par des droits de douane relativement plus bas que ceux imposés aux autres pays de l'ASEAN. Les États-Unis imposent des droits de douane d'environ 10 % sur les marchandises en provenance de Singapour, contre plus de 24 % pour certains pays de l'ASEAN, comme la Malaisie, et jusqu'à 46 % pour les produits vietnamiens.
Des approches pragmatiques : des stratégies internes et externes
Compte tenu de la forte dépendance des exportations des pays membres de l'ASEAN à l'égard du marché étasunien, les gouvernements évaluent avec soin les conséquences potentielles pour les producteurs et les industries locaux à l'heure d'élaborer leurs réponses aux politiques commerciales des États-Unis. Compte tenu de cette dépendance, la plupart des pays membres de l'ASEAN privilégient les négociations directes avec les États-Unis plutôt que les mesures de rétorsion.
Pour affronter ces défis, les pays de l'ASEAN ont adopté plusieurs approches stratégiques. Premièrement, ils ont entamé des discussions individuelles avec les États-Unis. Deuxièmement, tout en négociant individuellement, les membres de l'ASEAN préparent également une réponse régionale commune qui souligne l'importance du multilatéralisme à travers l'ASEAN. Troisièmement, conscients de la vulnérabilité que représente la dépendance à un seul marché, les pays membres de l'ASEAN mènent des politiques visant à diversifier leurs marchés. Enfin, sur le plan interne, les pays de l'ASEAN mettent en œuvre des politiques de précaution afin d'atténuer l'impact sur les producteurs nationaux et l'emploi, tout en procédant à des réformes à l'échelle nationale. Grâce à ces initiatives stratégiques, les pays de l'ASEAN entendent préserver leurs intérêts économiques tout en renforçant leur résilience face aux incertitudes qui pèsent sur le commerce mondial.
Premièrement, chaque membre de l'ASEAN participe activement à des discussions séparées avec les États-Unis afin d'aborder ses préoccupations commerciales spécifiques et de négocier des conditions favorables adaptées à ses intérêts nationaux. L'Indonésie, par exemple, est disposée à augmenter ses importations d'énergie en provenance des États-Unis, notamment le carburant, le pétrole brut et le gaz de pétrole liquéfié. En outre, dans le cadre de ses efforts diplomatiques et de ses négociations, l'Indonésie a reconnu que les minéraux essentiels, tels que les éléments de terres rares, le cobalt, le lithium et le cuivre, ainsi que d'autres ressources stratégiques pour les énergies renouvelables, n'étaient pas inclus dans ces droits de douane. Ces exemptions permettent à l'Indonésie de gérer la situation de manière stratégique. Le gouvernement indonésien peut identifier les matières premières et les produits qu’il peut exempter de l'approvisionnement. Le Vietnam propose d’acheter davantage de produits des États-Unis, allant des avions Boeing aux produits agricoles, afin de réduire le déséquilibre commercial. Le Vietnam réduit également les droits d'importation sur le gaz naturel liquéfié et les produits automobiles en provenance des États-Unis.
Étant donné que la Thaïlande figure parmi les membres de l'ASEAN soumis aux droits de douane les plus élevés, elle concentre ses négociations sur la réduction des droits de douane à des niveaux comparables à ceux d’autres pays, tels que la Malaisie et l'Indonésie.
Deuxièmement, tout en menant des négociations individuelles, les membres de l'ASEAN travaillent également ensemble à l'élaboration d'une stratégie régionale unifiée. Cette approche souligne l’importance du multilatéralisme et de la coopération régionale, mettant en avant la voix collective de l'ASEAN dans ses relations avec ses partenaires commerciaux plus importants. L'objectif principal est de résoudre les différends par la négociation et le dialogue constructif avec les États-Unis afin d'éviter toute action unilatérale. En tant que présidente de l'ASEAN en 2025, la Malaisie promeut une réponse régionale coordonnée pour contrer les politiques tarifaires de Trump et protéger les intérêts économiques de la région.
Troisièmement, s'agissant de renforcer la diversification des marchés, les pays de l'ASEAN explorent les possibilités de diversifier leurs marchés d'exportation et favorisent l'intégration régionale, conscients des risques inhérents à une forte dépendance à l'égard d'un seul marché. Cela implique de renforcer les relations commerciales avec les marchés émergents et d'intensifier le commerce intrarégional entre les membres de l'ASEAN eux-mêmes. Sur le plan interne, l'ASEAN a intensifié ses efforts d'intégration régionale en améliorant ses initiatives existantes en matière de commerce des marchandises et en lançant une nouvelle initiative relative au cadre de l'économie numérique. Sur le plan externe, l'ASEAN peut tirer parti du Partenariat économique régional global, un accord de libre-échange qui regroupe l'ASEAN et ses principaux partenaires commerciaux, notamment la Chine, le Japon, la Corée, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Le Partenariat économique régional global servira d’instrument essentiel pour consolider le partenariat et favoriser la coopération économique dans la région. En outre, l'adhésion récente de l'Indonésie au groupe BRICS (aux côtés d’autres pays membres de l'ASEAN, tels que la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam, en tant que pays partenaires du BRICS) offre à ces pays l'occasion de jeter des ponts entre l'ASEAN et le groupe BRICS, ce qui renforcera leurs efforts de diversification vers des marchés non traditionnels.
Quatrièmement, les pays de l'ASEAN prennent des mesures de précaution internes afin de réduire l'impact négatif potentiel des chocs externes sur les producteurs nationaux et l'emploi. Ces politiques peuvent inclure un soutien financier aux secteurs touchés, des programmes de formation pour les travailleurs et des mesures incitatives pour aider les entreprises à s'adapter à l'évolution des conditions du marché. Singapour a mis en place un groupe de travail dirigé directement par le Premier ministre afin de soutenir les secteurs touchés. De même, le Vietnam a également formé un groupe de travail chargé d'atténuer les effets négatifs potentiels sur l'économie nationale, notamment en protégeant les secteurs stratégiques. Pour l'Indonésie, cela implique également de mener des réformes nationales afin de surmonter les obstacles non tarifaires, qui ont également été abordés lors des négociations avec les États-Unis. Le gouvernement thaïlandais a adopté un train de mesures de relance de 15 milliards USD pour soutenir des secteurs clés de l'économie, notamment en aidant les petites et moyennes entreprises à survivre aux chocs à court terme et à assurer leur croissance à long terme.
Faire face à l'incertitude grâce à l'unité et la capacité d'adaptation
L'imposition de droits de douane par les États-Unis a posé un défi de taille aux États membres de l'ASEAN, les obligeant à évoluer dans un paysage géopolitique et économique complexe. Leurs réactions ont été pragmatiques et variées, mettant l'accent sur les efforts diplomatiques plutôt que sur les représailles, en incitant à la diversification économique, en renforçant l'intégration régionale, en soutenant les industries nationales et en accélérant la réforme des mesures non tarifaires nationales.
Bien que perturbateurs, ces droits de douane ont accéléré la transition de l'ASEAN vers l'intégration régionale et la diversification des marchés.
Si les droits de douane ont initialement causé des perturbations et mis en évidence certaines vulnérabilités, ils ont aussi involontairement accéléré l'évolution de l'ASEAN vers un renforcement des liens intrarégionaux et des partenariats économiques. À long terme, ces stratégies laissent entrevoir une ASEAN plus résiliente et interconnectée, moins dépendante d’un seul partenaire commercial et jouant un rôle plus important dans les futures tendances du commerce mondial. Cette expérience souligne l'importance de l'action collective, de la prévision stratégique et de la capacité d'adaptation pour évoluer dans un contexte économique mondial instable. Les négociations étant toujours en cours et personne ne pouvant prévoir les résultats de la dynamique géopolitique actuelle, les États membres de l'ASEAN doivent se préparer à diverses issues possibles.
Poppy S. Winanti est professeure en relations internationales à la Faculté des sciences sociales et politiques de l'Université Gadjah Mada, en Indonésie.
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